Lot 1737 - A176 Argenterie & Porcelaine - jeudi, 17. mars 2016, 14h00

TRES RARE 'FLAMING TORTOISE' ASSIETTE DE LA COLLECTION D'AUGUSTE III, ROI DE POLOGNE ET ELECTEUR DE SAXE (1733-1763).

Meissen, vers 1729-1731. Avec monogramme AR incisé en 1734.
Marque d'épées en bleu et monogramme AR incisé et noirci.
D 24,8 cm.

Provenance:
- Collection de Max Fahrländer, Bâle-Riehen.
- Par héritage dans une collection particulière, Winterthour.

L’Affaire von Hoym–Lemaire
Cette assiette exceptionnelle est le témoignage d’un scandale franco-saxon du 18ème siècle où la tromperie et la cupidité ont mené à la chute d'un puissant ministre. Toutefois, derrière cette polémique se trouve l'un des plus importants succès financiers du début de la manufacture de porcelaine de Meissen.

Dans la seconde moitié du 17ème siècle, collectionner de la porcelaine orientale était une passion pour de nombreux marchands aisés et nobles européens. Le kaolin (l’argile blanche nécessaire pour faire la porcelaine) n'avait pas encore été découvert en Europe et ces pièces fabuleuses et fragiles devaient être transportées depuis l’Orient. Les objets restés intacts après ces longs voyages étaient donc particulièrement rares et onéreux.

Durant les premières années du 18ème siècle, la manufacture royale de Frédéric-Auguste de Saxe, dit “le Fort”, découvre à Meissen le secret de la porcelaine. Pour la première fois, une fabrique européenne peut produire des objets d’art dignes de rivaliser avec ceux de la Chine et du Japon. Meissen semble avoir trouvé la formule magique. Les riches collectionneurs, habitués aux pièces asiatiques originales, seraient-ils enclins à acheter ces imitations européennes?

Les créations de Meissen, principalement décorées avec des motifs appelés chinoiseries, connaissent un certain succès durant les deux premières décennies. Toutefois, la concurrence provenant d’autres manufactures – tout spécialement les productions asiatiques – est très forte. Il faut attendre l’idée novatrice d’un marchand de céramiques français, Rodolphe Lemaire, pour que les réalisations de Meissen prennent leur essor.

Issu de deux générations de marchands parisiens en verrerie et céramique – poussé à tout recommencer après la mort d’un père endetté – Lemaire examine avec beaucoup d’intérêt la popularité grandissante des céramiques japonaises "kakiémon". Les collectionneurs, dont Auguste II lui-même, dépensent alors des sommes astronomiques pour obtenir de telles pièces du Japon. En 1728, Lemaire s’adresse directement au Grand Duc afin de lui proposer un accord : il fournirait à l'atelier Meissen des modèles de porcelaine asiatique de sa propre collection et, en retour, les artisans de la manufacture les reproduiraient afin de les lui vendre pour une distribution exclusivement dédiée au marché français.

Pour réaliser son projet, Lemaire demande l'aide du comte Karl Heinrich von Hoym, ambassadeur auprès de la cour de Versailles pour la Saxe et la Pologne durant les années 1720. Von Hoym est aussi un collectionneur passionné de porcelaine et probablement un client de Lemaire. En 1729, lorsque von Hoym est rappelé à la Saxe pour devenir ministre de l'Intérieur et directeur de la manufacture de Meissen, il est alors dans la situation idéale pour épauler Lemaire dans ses projets mercantiles.

Ensemble, ils parviennent à convaincre Auguste le Fort de procurer à Lemaire la porcelaine Meissen dont il a besoin. Certains lots sont commandés sans décor et envoyés aux Pays-Bas – les ateliers hollandais ayant une longue tradition d’émulation de la porcelaine asiatique – pour être peints à la manière Kakiemon puis retournent à Meissen afin d’être finalisés avant d'être vendus en France. Certaines pièces ont apparemment été entièrement décorées à Meissen par le célèbre peintre J.-G. Höroldt. Les deux partenaires réussissent même à obtenir des pièces japonaises provenant de la collection privée d'Auguste II en tant que modèles à copier par les artisans Meissen.

Le succès des créations "kakiémon" de Meissen est immédiat et de grande envergure. Les collectionneurs de toute l'Europe, particulièrement en France, acquièrent avidement ces pièces décorées avec goût et réalisées dans une grande variété de formes, pour un prix beaucoup plus abordable que leurs équivalents japonais. C’est ainsi que Lemaire et von Hoym se demandent si les réalisations européennes peuvent être confondues avec des objets japonais authentiques et par conséquent vendus au prix fort. Pour cela, ils n’ont qu’à retirer le sigle de la manufacture de Meissen : les fameuses épées croisées bleues.

Lemaire souhaite donc que les pièces de la prochaine livraison Meissen soient marquées au-dessus de la glaçure incolore et non pas en-dessous comme il est d'usage, rendant ainsi la marque facilement effaçable.

Dans l’intervalle, l'arrogance du comte von Hoym et ses tendances francophiles lui suscitent de nombreux ennemis en Saxe. Ses affaires avec le Français Rodolphe Lemaire sont au centre des accusations qui conduisent à la perquisition de sa résidence de Dresde en 1731. Des milliers de pièces de porcelaine sont saisies et confisquées par Auguste pour être apportées à son Palais Japonais de Dresde.

La présente assiette faisait apparemment partie du lot de porcelaine confisquée. Elle porte la marque bleue spécifique des épées croisées correspondant à la porcelaine commandée par Lemaire en 1729 pour être vendue à Paris, ainsi que le monogramme AR (Augustus Rex) gravé au verso. Cette dernière marque est très rare et a été ajoutée en 1734 par Auguste III, le fils d'Auguste le Fort, sur certaines pièces saisies de Lemaire et von Hoym qu'il voulait conserver dans la collection royale.

Le comte von Hoym et le marchand Lemaire sont tous deux emprisonnés par Auguste III. Lemaire réussit à obtenir l'intervention du gouvernement français et est libéré. Il fuit à Ratisbonne et ses activités ultérieures restent inconnues. Von Hoym est moins chanceux: resté emprisonné, il se suicide en 1736. La manufacture de Meissen a prospéré en partie grâce au commerce français développé par l'imitation des céramiques Kakiémon par Lemaire puis par son partenaire et successeur, Jean-Charles Huet. Aussi, des pièces telles que l’assiette ici présente sont très prisées par les collectionneurs en tant que témoignage exceptionnel d’un épisode qui marque l'histoire de la porcelaine.

CHF 25 000 / 35 000

€ 23 360 / 32 710

Vendu pour CHF 36 500 (frais inclus)
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